Le charme infini de Tagore…

sadhana

Je relis pour la Xème fois Sâdhanâ de Rabindranâth Tagore, qui figure depuis bien longtemps dans mon Top 10 personnel. Il y a chez Tagore une telle poésie qu’elle transpire dans tout ce qu’il écrit, ses romans, ses essais, partout. 

Dans cet essai philosophique et spirituel, non seulement le fond est d’une profondeur exceptionnelle, mais la forme est un véritablement enchantement.

Je ne résiste pas à l’envie de vous en livrer quelques extraits tirés du chapitre Réalisation dans l'amour : le premier traite de l’amour, de la beauté et de la joie.

«  Dans l’amour, toutes les contradictions de l’existence se fondent et se perdent. C’est seulement dans l’amour que l’unité et la dualité ne s’opposent pas. Il faut que l’amour soit à la fois un et deux. (…)

«  Dans l’amour, servitude et libération ne sont pas contradictoires, car l’amour est à la fois le plus libre et le plus enchaîné. Si Dieu était absolument libre, il n’y aurait pas de création. L’Être infini a assumé en soi le mystère de la limitation. Et en lui qui est amour, le fini et l’infini ne font plus qu’un. (…)

«  La religion vishnouïte a courageusement proclamé que Dieu s’est lié à l’homme, et qu’en cela consiste la plus grande gloire de l’existence humaine. Dieu s’enchaîne lui-même à chaque pas dans le rythme charmeur et merveilleux du limité ; il répand ainsi son amour en mélodie dans les plus parfaits chants lyriques de la beauté. 

«  La beauté est la cour qu’il fait à notre cœur ; elle ne peut avoir aucun autre but. Elle nous rappelle partout que la manifestation de la puissance n’est pas le sens dernier de la création. Partout où joue une touche de couleur, une note d’un chant, une grâce de la forme, c’est un appel à notre amour. 

«  La faim nous contraint d’obéir à ses injonctions, mais la faim n’est pas le dernier mot pour l’homme. Il y a même eu des hommes qui l’ont délibérément bafouée pour montrer que l’âme humaine ne saurait être dirigée par la pression des besoins ou la menace de la douleur. En fait, pour vivre de la vie de l’homme, nous devons tous, les plus petits comme les plus grands, rejeter chaque jour ses exigences. 

«  Mais en revanche il y a dans le monde une beauté qui n’insulte jamais à notre liberté, qui ne lève jamais le petit doigt pour nous faire reconnaître sa suzeraineté. Nous pouvons n’en tenir aucun compte, sans encourir pour cela aucun châtiment. Elle nous envoie une prière, mais non un ordre. Elle cherche en nous l’amour, et l’amour ne s’obtient jamais par la contrainte. Ce n’est pas la compulsion, mais la joie, qui attire finalement l’homme. » 


Le second, en s’inspirant de la littérature, aborde le lien entre la loi, la beauté et la liberté.


tagore

«  Un grand poème, lorsqu’on l’analyse, n’est qu’une série de sons indépendants. Le lecteur qui en trouve le sens, c’est-à-dire le lien intérieur qui unit ces sons extérieurs, découvre une loi intégralement parfaite et jamais violée, la loi de l’évolution des idées, la loi de la musique et de la forme. 

«  Mais la loi est en soi une limite. Elle montre simplement que ce qui est ne peut pas être autrement. Lorsqu’un homme s’occupe uniquement de rechercher les liens de causalité, son esprit n’échappe à la tyrannie des faits que pour succomber sous celle des lois. 

«  Lorsqu’en étudiant une langue, nous passons du vocabulaire aux lois qui le régissent, nous faisons un grand progrès. Mais si nous nous arrêtons là, si nous nous intéressons uniquement aux merveilles de la formation d’une langue et que nous cherchions seulement les raisons cachées de ses caprices apparents, nous n’aboutissons pas, car la grammaire n’est pas la littérature, et la prosodie n’est pas un poème. 

«  Quand nous en venons à la littérature, nous constatons que tout en se conformant aux règles de la grammaire, elle est pourtant une création de joie, elle est la liberté en personne. La beauté d’un poème est soumise à des lois rigides, et pourtant le poème les dépasse. Les lois sont ses ailes ; elles ne l’alourdissent pas, elles le portent à la liberté. Sa forme est dans la loi, mais son esprit dans la beauté. La loi est le premier pas vers la liberté ; la beauté est la libération complète qui se dresse sur le piédestal de la loi. La beauté harmonise en elle-même la limite et l’au-delà, la loi et la liberté. » 

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