Le paradoxe techno-spirituel 

L’article ci-dessous est paru pour la première fois dans le magazine Présences auquel je collabore (et que je recommande !).

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Le paradoxe techno-spirituel

À quand la nécessaire mise à jour ?

 

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Nous vivons une époque très paradoxale, qui se caractérise par deux attitudes totalement contradictoires dans les domaines de la technologie d’une part, et de la spiritualité d’autre part. Ce paradoxe – que je décris ci-dessous – s’est sans doute installé tellement lentement, progressivement que personne ne l’a vraiment relevé (à la façon dont la légendaire grenouille cuit à petit feu dans sa marmite[1]). Sauf qu’aujourd’hui il est tellement flagrant qu’il en devient complètement absurde. Une mise à jour, dans ce domaine, pourrait favoriser une belle avancée individuelle et collective…

 

Technologie : tous manipulateurs de l’invisible

Au niveau technologique, pour commencer, nous sommes aujourd’hui tous hyperconnectés, dans le monde moderne, et même de plus en plus dans les pays en développement. La plupart d’entre nous utilisent un smartphone, un ordinateur connecté à Internet, un GPS, parfois d’autres gadgets branchés (enceintes, écouteurs, clavier et autres appareils Bluetooth, par exemple), sans oublier bien sûr, la radio et la télévision qui sont déjà là depuis un bon moment.

Nous trouvons parfaitement normal, désormais, de capter toutes sortes d’ondes intangibles, invisibles et inaudibles – c’est-à-dire totalement inaccessibles à nos sens physiques – et de les transformer en musiques, en photos, en vidéos, en textes, en cartes géographiques, en conversations en direct, etc.

Mieux encore : non seulement nous savons capter toutes ces ondes, ces informations dématérialisées, mais nous pouvons désormais aussi en émettre. Finie l’époque où l’on restait scotché devant sa radio ou sa télé, à seulement recevoir de façon passive (et à heure précise !) les émissions proposées. Désormais on peut envoyer de l’info, imaginer ses propres émissions : avoir sa propre chaîne YouTube ou DailyMotion, créer des sites, des pages ou des groupes en ligne qui permettent de toucher potentiellement des milliers voire des millions de gens.

Comble du comble : on peut même stocker toutes ses infos, ses fichiers, le contenu intégral de son ordi dans le cloud, dans les nuages (symboliquement parlant) ! On me vole mon PC, mon iPhone ? Je récupère tout son contenu depuis un nouvel appareil. On ne m’a volé qu’un support matériel : toute l’information – c’est-à-dire l’essentiel – est préservée et peut être récupérée.

Bref, au niveau technologique, nous savons tous manipuler l’invisible (ondes diverses) et nous trouvons cela parfaitement normal. Pour les nouvelles générations qui découvrent cela dès leur plus jeune âge, cela deviendra même prochainement banal.

Bon, j’imagine que jusqu’ici je ne vous apprends pas grand-chose ?

Ce que je décris sommairement ci-dessus constitue en effet le quotidien d’un grand nombre d’entre nous. On pourrait d’ailleurs s’étonner de la vitesse et de la facilité avec laquelle ces technologies nouvelles nous sont devenues totalement familières. À moins qu’elles ne soient pas si nouvelles que ça, justement ? À moins que ces processus nous soient déjà inconsciemment familiers sur un autre plan ?…

 

Spiritualité : l’invisible n’existe pas

Si l’on se tourne maintenant du côté de la spiritualité (et des religions, qui en sont des émanations figées), que constate-t-on ?

Depuis le siècle des Lumières, elle a été tout d’abord remise en question, puis carrément écartée, discréditée, balayée par la science.

Pourquoi ?

Parce que pour elle le monde invisible n’existait pas : seul existait ce qui avait une réalité objective, tangible, mesurable, vérifiable. L’âme, l’esprit ? Les êtres invisibles : anges, devas, esprits de la nature ? La force immatérielle d’une pensée, d’une prière ou d’une intention ? Les égrégores, les chakras, les mondes subtils, les champs de conscience ? Rien de tout cela n’avait de réalité objective : tout n’était que du vent, des superstitions, puisque rien ne pouvait être mesuré par les appareils scientifiques disponibles.

En se levant au siècle des Lumières, le soleil de la raison n’a pas seulement chassé l’obscurantisme d’avant – à la bonne heure ! – il a aussi fait disparaître la lune et les étoiles, métaphoriquement parlant, toutes ces autres sources de lumière, de connaissance, de compréhension qui ne peuvent s’exprimer qu’au coucher du soleil, de même que la méditation et l’intériorité nécessitent le repos du mental.

Dans le monde scientifique, croire à l’invisible en est donc venu à signifier grosso modo être arriéré, un peu niais, carrément crédule. « L’objectivité » a été sacrée reine, alors qu’elle ne représente pourtant que la moitié la plus pauvre de notre existence. Avez-vous déjà mesuré un sentiment, une pensée, une émotion, un état de conscience ? Ces invisibles-là sont pourtant ce qui nous est le plus intime et le plus précieux.

Revanche de Saint-Thomas : notre époque matérialiste et scientiste ne croit plus que ce qu’elle voit. Dans le même temps, pourtant, c’est justement la science, comme je l’ai évoqué ci-dessus, qui depuis plus d’un siècle a exploré et s’est approprié le monde invisible comme jamais auparavant. Paradoxe, vous disais-je…

 

Superposer les deux plans

La résolution de ce paradoxe se fait d’elle-même, lorsqu’on comprend que nous n’inventons rien. Ce sont les mêmes principes et les mêmes lois qui sont à l’œuvre dans le plan spirituel et dans le monde technologique et matériel. Autrement dit, notre technologie reflète des processus et fonctionnements qui existent dans le vivant depuis des centaines de millions d’années. Nos savants leur trouvent de nouvelles expressions – que je suis le premier à apprécier, en travaillant sur mon ordi, par exemple ! – mais ils n’en ont pas inventé le principe de fonctionnement.

La vie n’a pas attendu l’être humain pour savoir travailler avec l’invisible, pour savoir créer, émettre et capter des ondes et fréquences invisibles. Tout le vivant fonctionne déjà comme cela ! Les organismes vivants sont des récepteurs, comme nos radios et télévisions : ils captent une énergie vitale et la manifestent d’abord par le mouvement (chez les végétaux et les premières espèces animales), puis par la chaleur chez les espèces à sang chaud, puis enfin par la lumière – la capacité à réfléchir, à penser – chez l’être humain. Sitôt que l’émission s’interrompt, c’est-à-dire que l’âme se détache, l’organisme meurt, tout comme la TV devient noire quand la chaîne cesse d’émettre. Inversement, si l’on casse le récepteur, on ne supprime pas l’émission ni la chaîne qui continue d’émettre dans le vide.

Les rapports du spirituel au matériel, de l’âme au corps physique, sont très analogues à ceux qui nous sont familiers aujourd’hui entre nos supports matériels – ordi, GPS, iPhone, etc. – et les informations immatérielles qui transitent à travers eux. Quand mon smartphone est cassé, j’ai toujours accès à mes infos dans le cloud. Quand mon corps arrive en bout de course, mon âme reste elle aussi dans les « nuages », symboliquement parlant.

Aujourd’hui, chacun de nos ordinateurs est relié en permanence à une multitude de serveurs à notre insu, dans le monde entier : des mises à jour de tels logiciels, tel utilitaire, voire de l’OS tout entier[2] se font en permanence, en tâche de fond. De manière analogue, nous venons au monde en étant branchés sur une multitude de « serveurs » humains : notre famille, les influences culturelles, religieuses, économiques et politiques qui s’exercent sur nous, celles de notre ville, de notre région, de notre pays, etc. Nous nous croyons indépendants, autonomes, mais en réalité, nous sommes interconnectés, interdépendants.

Sur les réseaux sociaux, une info qu’on met en ligne va toucher tous ceux qui consultent cette page ; inversement, nous recevons les messages de tous ceux qui y sont également reliés. Le biologiste Rupert Sheldrake, avec sa théorie des champs morphogénétiques[3], a montré voici 30 ans déjà qu’il en allait de même des espèces vivantes : chacune d’elle a son propre « champ de conscience » qui à la fois reçoit les apports de chaque individu qui y appartient, et qui informe en retour tous ses membres, d’où ces incroyables transferts d’apprentissage qu’il a détaillés aussi bien chez les humains, les animaux que les végétaux et – oui ! – même les minéraux. Nous n’imaginons pas à quel point nos propres expériences quotidiennes, les meilleures et les mires, affectent en bien ou en mal les groupes humains auxquels nous sommes reliés, ni combien nous sommes influencés en retour à chaque instant par tous ceux auxquels nous sommes (consciemment ou pas, d’ailleurs) connectés ! Le saurions-nous que nous choisirions beaucoup plus consciencieusement à qui et à quoi nous choisissons d’être liés…

En allant sur Google, je peux trouver des réponses à mes questions. Mais il existe aussi un « Google cosmique », le réservoir collectif de connaissances et de sagesse accumulé depuis l’aube de l’humanité, dans lequel savent puiser ceux qui parviennent à se connecter dessus pour en extraire des découvertes qui révolutionnent la société.

De manière analogue, il existe un « Meetic cosmique » auquel on peut adresser la demande de rencontrer la personne qui nous correspond le mieux, sans avoir à rentrer mille détails sur une page en ligne …et avec des résultats beaucoup plus probants, car l’ego n’interfère plus.

L’espace me manque ici pour développer plus en avant cette analogie entre le monde informatique et l’univers spirituel, mais il est possible de la prolonger jusque dans ses moindres détails… y compris d’ailleurs avec sa part d’ombre : oui, ne le nions pas, il existe aussi des « hackers », des « virus » et des « malwares » dans le monde spirituel, et une fois encore les traditions spirituelles d’Orient comme d’Occident en ont toujours fait mention. De même qu’il existe des protections et des alliés pour s’en prémunir.

 

Réconcilier les deux mondes

Nous ne sommes pas ce que la plupart d’entre nous croyons être. L’être humain n’est pas qu’un corps destiné à vivre quelques décennies (dans le meilleur des cas) avant de disparaître. À l’heure de l’informatique et d’Internet, cessons de confondre le matériel et les informations qu’il sert à capter, manipuler et retransmettre. Cessons de confondre la TV et l’émission ; le récepteur et l’émetteur.

Chaque jour, pratiquement, nous avons à faire des mises à jour de nos appareils connectés : si ce n’est pas l’ordi, c’est le GPS, ou le smartphone, ou encore la montre connectée, ou que sais-je.

- Mais de quand date notre dernière mise à jour intérieure ?

Nous utilisons quotidiennement des connaissances scolaires et livresques, des modes de pensée, des façons de réfléchir, d’aimer ou d’agir appris dans l’enfance, voire des croyances religieuses dont les logiciels sont souvent antédiluviens ! Nous sommes pareils à des GPS qui n’ont pas été mis à jour depuis 10 ou 20 ans et dont les cartes ne correspondent plus à la réalité physique, qui s’est beaucoup transformée depuis. Bonjour les risques au volant !…

Nous ne pouvons pas nous orienter correctement dans ce monde en ayant comme logiciels intérieurs des conceptions complètement datées et erronées de qui nous sommes, de ce qu’est la vie, et des relations entre l’esprit et la matière.

Ce qu’enseignent la plupart des traditions spirituelles authentiques, c’est justement comment se connecter en conscience, comment se relier, se mettre à jour, et aussi comment faire en sorte que notre « équipement » humain parvienne à exprimer un jour son plein potentiel spirituel.

 

« Un peu de science éloigne de Dieu ; beaucoup y ramène », affirme une citation prêtée tantôt à Lord Byron, tantôt à Claude Bernard ou à Pasteur. Sans doute ce détour purement matérialiste, objectiviste et scientiste était-il inévitable, dans notre évolution collective. Il nous a d’ailleurs beaucoup apporté, même si désormais l’on voit partout les conséquences de ce mode de pensée et de perception de la réalité qui en nie la part la plus essentielle.

Aujourd’hui, les formidables avancées technologiques (tout comme, redisons-le, les travaux exceptionnels de Sheldrake) permettent à n’importe qui de comprendre par analogie les processus qui gouvernent le vivant et nous-mêmes : le spirituel n’a plus à être quelque chose de mystérieux, d’occulte ou d’ésotérique, comme autrefois. L’invisible nous est devenu totalement familier par la science. Nous pouvons donc aussi le réintégrer dans notre vie individuelle et notre devenir collectif. Nous pouvons aborder l’étude et la pratique d’une voie spirituelle avec la même rigueur qu’un scientifique en laboratoire : nulle croyance, nul dogme n’intervient là-dedans.

De tout temps, l’être humain a été décrit comme un microcosme à l’image du macrocosme. (Nous sommes les bonzaïs de l’univers ! J) Nous sommes tellement étroitement liés cet univers, tellement comme lui, que tout ce que nous créons ou inventons reflète immanquablement qui nous sommes et comment nous fonctionnons, pour peu qu’on sache regarder au-delà des apparences, pour discerner les principes à l’œuvre.

L’essor exceptionnel de l’informatique et d’Internet ces dernières décennies est à mes yeux une formidable opportunité pour chacun d’entre nous de dépasser la compréhension trop étroite de nous-mêmes dont nous avons hérité et de développer nos richesses spirituelles. Cette évolution est devenue indispensable – et je terminerai là-dessus – pour changer notre rapport à nous-mêmes, les uns aux autres, mais aussi à la nature qui nous entoure que nous ne « sauverons » qu’à condition de nous sauver nous-mêmes pour commencer.

- Olivier Clerc 

 

 

 


[1] Cf. La grenouille qui ne savait pas qu’elle était cuite, O. Clerc, JC Lattès et Marabout.

[2] Il existe des applis qui permettent de visualiser cela en temps réel.

[3] Lire notamment de lui La mémoire de l’univers et L’âme du monde, ou encore Réenchanter la science : une autre façon de voir le monde.

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