« Yoga » d’Emmanuel Carrère

En vacances d'été (tardives), je suis tombé sur le dernier livre d’Emmanuel Carrère dans une librairie locale. 

J’ai découvert Carrère en 2009, en lisant Dautres vies que la mienne. Ce livre a joué un rôle important dans ma propre existence puisqu’il m’a permis d’oser adopter un ton plus intime, plus personnel, pour écrire Le Don du Pardon en 2010. 

Par la suite, j’ai lu beaucoup d’autres livres d’Emmanuel Carrère – y compris certains que je ne pensais jamais lire, comme Limonov – parce que, autant que les sujets qu’il aborde, c’est sa manière de les aborder que j’apprécie profondément, qu’il parle d’un assassin, des débuts du christianisme ou d’autres sujets ou personnes.

Il y a chez lui une sincérité assez rare, une manière très honnête de parler de lui-même, de son chemin, de tous les aspects de sa riche personnalité, y compris ceux que la plupart d’entre nous éviteraient soigneusement de mentionner. 

Dans Yoga, Carrère nous livre un de ses titres les plus personnels et nous entraîne dans les profondeurs abyssales de son âme. On s’imagine au début lire un livre sur les bienfaits de Vipassana… et l’on se retrouve bientôt entraîné dans un voyage autant intérieur qu’extérieur d’une grande, très grande humanité, qui n’en laisse rien de côté, y compris les aspects les plus sombres. A maints égards, d’ailleurs, je trouve qu’Emmanuel Carrère permet à ses lecteurs de se réconcilier avec eux-mêmes, dans tout ce qu’ils sont. En tout cas, c’est comme cela que je le ressens moi-même, et d’autres personnes autour de moi ont aussi ce ressenti. Plus il est personnel dans son récit, et plus il touche à l’universel de la condition humaine.

Il est difficile de parler du contenu de cet ouvrage sans le spoiler pour les lecteurs, ce que je ne voudrais surtout pas faire. Ce que je peux dire, en revanche, c’est que si Emmanuel (je me permets cette familiarité qu’autorise sa façon de se livrer à nous) déplore dans ces pages de ne pas être l’homme bon qu’il aurait rêvé d’être, c’est que ce n’est pas la bonté dont il nous fait cadeau systématiquement dans ses livres, mais la vérité, et c’est chose assez rare dont – peut-être – il n’a pas assez conscience de la valeur (bien qu’il dise que pour lui la littérature, c’est le lieu “où l’on ne ment pas”). Il y a chez lui une quête du vrai, qui se double naturellement d’un refus des illusions et des tricheries, avec lui-même comme avec les autres, et d’une capacité à regarder en face tout le spectre de ce dont l’humain est capable, jusqu’au plus noir.

Emmanuel réussit dans ceux de ses livres que j’ai lus à ce jour à éviter deux travers qui pourraient accompagner cette quête de vérité : je ne le trouve jamais impudique, même quand il aborde sa sexualité ; je ne trouve rien non plus de malsain à sa façon d’aborder la noirceur de l’âme humaine, la sienne ou celle des autres. Mon impression, en tant que lecteur, c’est qu’il ne triche pas, il ne maquille pas, il ne rend les choses ni plus moches ni plus belles qu’elles ne sont. 

Avec la passion d’amateur que je cultive depuis longtemps pour l’astrologie (la vraie, pas les horoscopes des magazines de salles d’attente), je me suis dit durant cette lecture qu’il y avait apparemment quelque chose de très plutonien chez cet auteur, dans tous ses livres. Par curiosité, je suis allé regarder son thème sur Internet et – bingo ! – on trouve Pluton à son Ascendant… et bien d’autres résonances astrologiques à ce qu’il dit de sa vie intérieure, pour celles et ceux d’entre vous que l’influence des astres sur nos vies passionne également. 

« Yoga » – on comprend le vrai sens de ce titre en lisant tout le livre… – est un ouvrage d’une grande richesse, une plongée dans l’âme humaine. Je salue le courage qu'a demandé sa rédaction : il n’est pas donné à tout le monde. Il y a des livres « bonbons », qui stimulent agréablement nos papilles intellectuelles sans vraiment nous nourrir, et qu’on oublie rapidement ensuite. Il y en a d’autres qui laissent en nous une empreinte vivante, profonde et durable (comme celle de D’autres vies que la mienne, qui reste en moi 10 ans après) : 
« Yoga » est de ceux-là. 




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